Traduction du tome 12 : Chapitre 1 !

Traduction du tome 12 : Chapitre 1 !
Souvent, bien des personnes vous affirment que la vie est un étang calme et voluptueux, et que chacune de nos plus insignifiantes actions pourrait être assimilée à une pierre qu'on y jeterait, créant une grande secousse, un remous, puis des ondes diffuses et espacées, s'espaçant de plus en plus, tout doucement, s'affaiblissant un peu à chaque fois, mais se propageant de plus en plus loin, sur un espace de plus en plus étendu, et que, lorsque la plus minuscule des ondes provoquée par la chute de cette pierre se sera effacée, le monde entier aura été changé, à des degrés divers, par les conséquences de cette action. Si cette théorie s'avère véridique, laissez moi vous affirmer une chose : ce livre est la meilleure chose à jeter dans un étang. Des ondes diffuses se formeront, et se propageront à tout l'étang, et le monde n'en sera que meilleur après toutes les modifications imposées par ce bouleversement, car ainsi l'humanité ne saura jamais les évènements que relatent ce livre, et son incroyable secret restera en sécurité, à jamais dans les profondeurs de l'étang, où personne ne pensera à regarder. La misérable histoire des orphelins Baudelaires sera ainsi saine et sauve dans la fange poisseuse du fond de ce plan d'eau, et vous ne serez que plus heureux de ne pas lire la sinistre histoire que j'ai écrite, mais au contraire de contempler l'écume ombrageuse qui se propage toujours plus loin, jusqu'au bout de ce monde.
Les Baudelaires eux-mêmes, alors qu'ils étaient maintenant à bord du taxi d'une femme qu'il ne connaissait même pas, auraient été très heureux de sauter, à la place, à pieds joints dans la profondeur d'un étang, quand on sait quelle horrible histoire les avait conduits là, alors que l'automobile commançait son trajet le long des rues crasseuses et grouillantes de la capitale où les orphelins avaient autrefois vécu. Violette, Klaus et Sunny se penchaient pour regarder à travers ses fenêtres teintées, émerveillés de voir comme cette cité n'avait pas changé dupuis l'horrible incendie qui avait réduit en cendres leur foyer, tué leurs parents, et avait crée des ondes nocives et destructrices dans l'étang de la vie des Baudelaires, qui, j'en ai peur, ne s'effaceraient peut-être jamais. Alors que le taxi tournait à l'angle d'une rue, Violette aperçut le marché où ils avaient un jour acheté divers ingrédients en vue de préparer le dîner du comte Olaf, le terrible scélérat qui était devenu leur premier tuteur après l'incendie. Même après tous ces évènements qui avaient suivi cette journée, et toutes les sinistres manipulations d'Olaf pour s'emparer de l'énorme fortune que leurs parents leur avaient laissée, le marché semblait véritablement identique à celui du jour où la juge Strauss, une acceuillante voisine et un magistrat important à la haute cour, les y avait emmenés. Et au dessus de ce marché, Klaus, lui, reconnut l'énorme et scintillant immeuble du 667 Boulevard Noir, où les Baudelaires avaient passé un certain temps sous la tutelle de Jérôme et Esmé Squalor dans leur immense appartement panoramique de grand standing. Il semblait, aux yeux du cadet Baudelaire, que ce bâtiment n'avait en rien changé depuis le jour où les enfants avait découvert les sentiments très prononcés d'Esmé pour le crime, mais aussi pour le comte Olaf. Et Sunny Baudelaire, qui était encore si petite que sa vue à travers les fenêtres du taxi restait encore très limitée, sentit la secousse d'un nid de poule sous le véhicule, et se souvint du passage secret souterrain qu'ils avaient découvert et empruntés, et qui connectait ce même appartement avec les débris cendreux de la maison de leur enfance. Et, tout comme le marché et l'appartement, le mystère qui entourait ce passage secret n'avait en rien changé, bien que les Baudelaires aient découvert l'existence d'une société secrète nommée VDC qu'ils soupçonnaient d'avoir bâti de nombreux souterrains de ce genre. Chaque mystère que les Baudelaires avaient élucidé n'avait fait qu'en amener un autre, et un autre, et encore un autre, et des dizaines d'autres, parmis des centaines à peine éffleurés, comme si les trois enfants avaient plongé, et plongé, et plongé, de plus en plus profondément, au fond d'un gouffre que j'ai déjà mentionné, où plutôt d'un étang, et comme si cette ville reposait toujours aussi sereine à sa surface, indifférente et ignorante des désastreuses aventures des orphelins Baudelaire. Même à ce moment là, alors qu'ils retournaient dans la ville de leur enfance, les Baudelaires n'avaient élucidé que très peu des mystères qui les aveuglaient. Par exemple, ils n'avaient strictement aucune idée de l'endroit allaient, et encore moins de l'identité de la femme qui conduisait cette automobile, exepté son nom.
"Je suppose que vous avez des milliers de questions à poser, Baudelaires," fit Kit Snicket, enclanchant le frein à main de sa main gantée de soie blanche. Violette, qui bénéficiait de facilités technologiques - mot qui signifiait ici "de très grandes aptitudes en matière de mécanique" - admira la souplesse de l'engin alors que le taxi fit un détour et franchit un grand portail en fer forgé pour pénétrer dans une rue étroite et croisseuse, pleine de peupliers alignés. "J'aurai aimé avoir un peu plus de temps pour vous parler, mais nous sommes déjà Mardi. Vous avez à peine le temps de prendre votre brunch avant d'enfiiler vos déguisements de concierges et de commencer vos premières filatures en tant qu'éclaireurs.
"Concierge ?", fit Violette .
"Brunch ?", fit Klaus.
"Eclaireurs ?", fit Sunny.
Kit leur adressa un petit sourire alors qu'elle empruntait un virage très serré à une vitesse plus importante, et que deux recueils de poésie tombaient de la jaquette avant pour atterir sur la moquette du véhicule - Le morse et le charpentier et autres poèmes, de Lewis Caroll, et La lande ravagée, de T.S.Eliot. Les Baudelaires avaient très récemment reçus un message codé, et avait utilisé les mêmes livres pour percer son secret et rencontrer Kit Snicket sur la plage de Malamer, et il leur semblait que celle-ci s'exprimait avec le même language obscur et métaphoriques que l'énigme qui les avait conduits jusqu'à elle. "Un grand homme a un jour déclaré, que, même temporairement vaincu, le bien est toujours beaucoup plus fort que le mal et ses triomphes. Comprenez-vous ce que celà signifie ?"
Violette et Sunny se tournèrent vers leur frère, l'expert en littérature de leur famille. Klaus Baudelaire avait en effet lu tant et tant de livres qu'il était presque devenu une bibliothèque ambulante, et s'était mis récemment à consigner d'importantes informations dans un grand calepin bleu foncé qu'il désignait comme son "commonplace book".
"Oui, je crois.", répondit le cadet Baudelaire. "L'auteur doit penser que les gens profondément bons sont bien plus influents que les scélérats, même quand ceux-ci ont l'air de gagner la partie... Serait-ce un membre de VDC ?
_ On peux dire ça de cette manière, oui..., fit Kit. Et cette tirade s'applique tout particulièrement à notre situation. Comme vous le savez, notre organisation a du faire face à un énorme problème il y a bien longtemps, et a subi des pertes des deux côtés.
_ Le schisme, fit Violette.
_ Oui, asquiesca Kit d'un air morose. Le schisme, donc. VFD comportait auparavant de très nombreux bénévoles, qui tentait d'éteindre des incendies - à la fois littéralement et métaphoriquement. Mais il y a désormais deux groupes fratricides. Une partie d'entre nous essaye toujours d'éteindre des incendies, et l'autre partie a décidé de se tourner vers d'autres choses beaucoup moins nobles.
_ Olaf," fit Prunille.
Le language de la benjamine Baudelaire était encore à l'état larvaire, mais tout le monde comprit ce qu'elle voulait dire lorsqu'elle prononça le nom du scélérat .
"Le comte Olaf est en effet un de nos ennemis.", confirma Kit, alors qu'elle examinait ses rétroviseurs. "Mais il y en a bien d'autres, aussi redoutables et vicieux, voire même encore plus. Si je ne me trompe pas, vous avez sûrement rencontré deux d'entre eux dans les monts Mainmorte : une femme à cheveux mais sans barbe et un homme à barbe mais sans cheveux. Il y en a des tas d'autres, avec bien d'autres types de coiffures et ornements faciaux. Il y a bien longtemps, on pouvait identifier les membres de VDC grâce au tatouages
qu'ils portaient à la cheville, bien sûr. Mais désormais il y a tant de personnalités démoniaques dans ce bas monde qu'il est devenu impossible de garder la trace de chacun de nos ennemis - au contraire, ce sont eux qui gardent nos traces et nous poursuivent. En fait, peut-être même avons-nous des ennemis derrière nous en ce moment même."
Les Baudelaires se retournèrent d'un seul mouvement pour observer la route par la vitre arrière, et virent un autre taxi qui les suivait à une certaine distance. Tout comme l'automobile de Kit Snicket, ses vitres étaient teintées, et de ce fait les enfants ne pouvaient absolument rien voir de son intérieur.
"Pourquoi pensez-vous que des ennemis se trouvent dans ce taxi ?", demanda Violette.
"Un taxi prend n'importe qui pourvu qu'il veuille aller quelque part, répondit Kit. "Il y a un nombre incommensurable de criminels dans ce monde, donc tôt ou tard un taxi prendra l'un deux à son bord.
_ Ca pourrait tout aussi bien être quelqu'un de merveilleux, rétorqua Klaus. La preuve, c'est que nos parents ont pris un taxi de ce genre le jour où ils voulaient aller à l'opéra le soir et que leur voiture était en panne.
_ Je me souviens très bien de cette soirée, fit Kit d'un petit sourire. C'était une représentation de "La forza del Destino". Votre mère portait un boa rouge, avec de longues plumes tout du long. Durant l'entracte, je les ai suivis jusqu'au bar du théâtre et je leur ai confiés une boîte de fléchettes empoisonnées avant qu'Esmé Squalor ne me rattrape. Ce fut difficile, mais un de mes camarades aime souvent à déclarer : "N'être épargné par aucune difficulté, garder l'espoir quand tous les autres l'ont perdu, s'enfoncer dans les mystères sans l'ombre d'un indice, d'effacer toute ambition même quand approche le triomphe, qui peut oser affirmer que ce n'est pas ça, la vraie grandeur ?" Oh, en parlant de grandeur, accrochez vous. Je ne permettrai pas à l'un de nos ennemis de nous poursuivre alors que nous nous rendons à un brunch aussi important !"
Lorsqu'une personne affirme que sa tête est toute tourneboulée, ils utilisent en fait une expression qui signifie qu'ils sont très confus et désorientés. Les Baudelaires avaient bien sûr eu de très nombreuses occasions d'utiliser cette expression dans ce sens là, après avoir, par exemple, entendu quelqu'un hurler à la mort un terrifiant secret à propos d'une société secrète, ou en relevant différentes citations historiques au sujet du mal et du bien alors qu'un taxi les menait vers un endroit totalement inconnu. Mais parfois, l'expression "Ma tête est toute tourneboulée" veut la tête d'une personne est effectivement en train de tournebouler, et dès que Kit Snicket eut fini de prononcer le mot "important", ce fut le cas. Le volant maintenu fermement dans ses mains gantées, Kit Snicket prit un virage si rapidement qu'il dérapa sur l'asphalte. Les têtes des enfants -ainsi que le reste de leurs corps- tourneboula alors que le taxi s'engouffrait dans une énorme masse de haie qui longeait la rue qu'ils traversaient. Le taxi continua à avancer lorsqu'il s'enfonca dans la masse verte et sombre, et durant quelques secondes les enfants ne virent plus qu'une énorme masse obscure recouvrir les fenêtres du véhicule, et n'entendirent plus que l'horrible son des branches qui raclaîent sa surface et se brisaient à son contact, et ne sentirent plus que l'immense soulagement de savoir qu'ils avaient attaché leurs ceintures, et soudain leurs têtes cessèrent de tournebouler, et ils se retrouvèrent très secoués, mais sains et saufs, de l'autre côté de la haie, où le taxi s'était arrêté.
"Je n'aurais pas du faire ça," fit Kit. "Je veux dire, dans ma condition."
_ Condition ?" demanda Sunny.
Kit leva la tête, et pour la toute première fois, les Baudelaires la virent entièrement de face. Elle jouissait d'un visage très agréable, mais le chagrin, l'angoisse et le désespoir l'avaient creusé en de profondes lignes sombres, et il était évident qu'elle n'avait pas dormi convenablement depuis un bon moment. Ses cheveux étaient longs et décoiffés, et deux crayons à papiers y étaient fixées, formant des angles étranges dans sa chevelure. Elle portait un long manteau noir très élégant, entièrement boutonné et qui lui montait jusqu'à l'extrémité du cou, mais, lové dans une poche sur sa poitrine était accrochée une fleur qui devait avoir connu des jours meilleurs, expression sognifiant ici "complètement déssèchée et dépourvue maintenant de la plupart de ses pétales". Si les Baudelaires avaient du deviner la "condition" de Kit Snicket, ils auraient répondu que cette femme était fatiguée d'un travail harassant, et ils se demandèrent alors si leur harassement s'était jamais vu aussi clairement à travers leurs expressions et leurs vêtements. "Je suis crevée.", déclara Kit Snicket. "Crevée, déprimée et nerveuse." Elle ouvrit la porte du taxi et grinca des dents une fois de plus. "La voilà, ma condition. Je suis crevée, déprimée, nerveuse, et pour couronner le tout, enceinte."
Elle se dégagea de son siège et sortit de la voiture, et les Baudelaires virent qu'elle disait la vérité. Sous son manteau, son ventre formait une courbe tout à fait significative, comme toutes les femmes qui attendent un enfant. Lorsque vous vous retrouvez dans cette condition, il est conseillé d'éviter l'agitation, mot signifiant ici, "activité physique susceptible de mettre en danger une femme ou son future nourisson". Violette et Klaus se souvenaient nettement de l'époque ou leur mère était enceinte de Sunny, et passait la plupart de son temps dans le plus grand sofa de leur bibliothèque, et que leur père lui apportait de la limonade et des toasts, ou ajustait l'oreiller derrière sa tête afin qu'elle dorme plus confortablement. Parfois, il programmait sur le phonographe un de ses révitals préférés, et elle se levait du sofa et se mettait à dancer avec une douceur infinie, caressant son ventre rond d'une main attendrie et adressant de drôles de grimaces à Klaus et Violette, qui regardait par la porte, mais d'une manière globale cette période fut assez sereine et agréable. Les Baudelaires étaient certains que leur mère n'avait jamais eu à emprunter un taxi et foncer dans un amas de haie hurlante alors qu'elle était enceinte, et ils prenaient en pitié Kit Snicket, dont la même condition ne lui épargnait pas des activités aussi dures.
"Descendez toutes vos affaires," fit Kit, "Et, si ça ne vous dérange pas, j'aimerais vous demander de porter mes affaires, aussi, juste des livres et quelques documents sur la plage avant. On ne doit en aucun cas laisser ses affaires dans un taxi, parce qu'il y a des chances de ne plus jamais les revoir. Dépêchez-vous, je vous prie. Nos ennemis risquent de retrouver la route qu'a prise notre taxi assez rapidement."
Kit tourna le dos aux Baudelaires et commença à marcher d'un pas agité sur un sentier qui sinuait au travers d'une pelouse, tandis que les Baudelaires s'entre-regardaient, incrédules.
« Quand nous sommes arrivés sur la plage de Malamer, dit Violette, et que nous avons aperçu ce taxi près du sable, comme l'avait indiqué le message j'ai cru que toutes nos questions trouveraient leurs réponses. Mais désormais j'ai plus de questions que jamais.
_ Moi aussi, fit Klaus. Qu'est-ce qu'elle va faire de nous, cette Kit Snicket, à la fin ?
_ Qu'est-ce qu'elle voulait dire en parlant de déguisements de concierges ? Interrogea Violette.
_ Et en parlant de nos premières filatures en tant qu'éclaireurs ? Demanda Klaus.
_ Qu'est-ce que ce brunch a de si important ?
_ Comment a-t-elle su qu'on avait rencontré ces deux personnes sur le mont Augur ?
_ Ou est Quigley Quagmire ? Demanda-t-elle désespérément en mentionnant un jeune homme auquel elle était très particulièrement attachée, et qui leur avait envoyé ce message.
_ Judas ? » osa demander Sunny d'un ton inquiet et murmurant, et c'était la plus préoccupante de toutes ces questions. Par « Judas », elle voulait dire quelque chose du genre : « Kit Snicket est elle digne de confiance, est-ce sûr de la suivre comme ça ? », et c'est souvent une question troublante à poser à un individu. Décider de croire ou non quelqu'un, c'est comme décider ou non de grimper à un arbre, car vous pouvez bénéficier d'une merveilleuse vue mais tout aussi bien vous casser un bras et couvrir vos vêtements de détritus si vous chutez. Les Baudelaires ne savaient strictement rien de Kit Snicket, et il était par conséquent très difficile de se décider à la suivre ou pas.
« Nous connaissons Kit Snicket depuis à peine une demi-heure, et elle a déjà trouvé le moyen de faire foncer son taxi dans le décor, déclara Violette. Normalement, ce serait inconsidéré de suivre quelqu'un de pareil, mais...
_ L'affiche..., déclara Klaus en finissant la phrase de sa s½ur. Oui, moi aussi, je m'en souviens. Mère avait dit qu'elle l'avait chipé lors de l'entracte, en souvenir, et qu'elle n'avait jamais trouvé un opéra aussi palpitant et intéressant, et que jamais elle ne l'oublierait.
_ Et cette affiche montrait un revolver, ajouta Violette. Un revolver qui venait juste d'être utilisé, et donc avec une fumée qui sortait de son extrémité, et cette fumée formait les lettres du titre... »
Sunny acquiesça. « La forza del destino », commenta-t-elle.
Les trois enfants jetèrent un ½il au sentier. Kit Snicket les avait déjà bien distancés, et n'avait pas une seule fois regardé en arrière pour voir s'ils la suivaient. Sans un mot, ils atteignirent la plage avant et ramassèrent ses affaires, c'est-à-dire les deux livres de poésie et un porte-documents encombré de notes. Puis, résolus, ils s'engagèrent sur la pelouse. Derrière eux, ils entendirent soudain un crissement aigu et désagréable, sans pour autant savoir s'il était du au dérapage d'un autre taxi sur la route, ou simplement au vent qui filtrait à travers les haies.
« La forza del destino » est une expression italienne qui signifie « La force de la destinée », et « Destinée » est un mot qui provoque souvent certains débats selon la vision qu'en ont les gens. Certains affirment que la destinée est une force à laquelle l'on ne peut échapper, comme la mort, ou un gâteau au fromage déssouflé, des choses qui finissent inéluctablement par vous tomber dessus un jour ou l'autre. Certains prétendent que la destinée est un évènement ou une période qui intervient à un moment de votre vie, comme par exemple le passage à l'âge adulte, ou le moment où vous devez absolument changer de cachette et vous dépatouiller de tous ces coussins de sofas que vous avez empilés sur votre corps. Et d'autres personnes pensent que la destinée est effectivement une force, mais invisible, comme la gravitation universelle, ou la pesanteur, ou encore la phobie des ciseaux à papiers, qui vous guide tout au long de votre vie, où que vous alliez et quoi que vous fassiez, comme s'engager dans une errance à durée indéterminée, fomenter des plans diaboliques, ou même avoir la merveilleuse idée de décider de jeter ce livre avant de l'avoir fini. Dans l'opéra « La forza del Destino », divers personnages se disputent, tombent amoureux, se marient en secret, s'échappent de monastères, vont faire la guerre, jurent leur revanche, s'engagent dans des duels, et laissent tomber des revolvers par terre, ce qui provoque accidentellement la mort de l'un d'entre eux, un désagrément finalement très similaire à celui qui se produit au neuvième chapitre de ce livre, et, pour terminer, tentent durant toute la pièce de savoir si la rencontre de tous ces individus est le résultat d'une destinée. Ils s'interrogent, se concertent, et débattent au sujet de tous les périls qu'ils ont eu à affronter, et de ce fait, lorsque tombe le rideau rouge du théâtre, le public lui-même ne comprend plus ce que signifient cette série de désastreuses aventures. Les orphelins Baudelaire étaient dans le même cas : ils n'avaient pas la moindre idée des périls qu'ils auraient à affronter s'ils se décidaient à suivre Kit Snicket sur ce sentier, mais ils se demandaient – tout comme moi je me suis demandé, lors de ce tragique après midi survenu il y a bien longtemps, alors que je m'échappais d'un opéra pour éviter qu'une certaine femme ne me rattrape dans ma course – si c'était la force de la destinée qui guidait leurs désastreuses aventures, ou bien quelque chose de bien plus sombre, de bien plus dangereux, et de bien plus désastreux.

# Posté le samedi 17 décembre 2005 14:18

Modifié le samedi 17 décembre 2005 14:43

Traduction du tome 12 : Chapitre 2 !

Traduction du tome 12 : Chapitre 2 !
Si vous lisiez ce livre dans un miroir, vous verriez à quel point il est troublant de lire les lettres et les mots lorsqu'ils sont écrits à l'envers, comme un reflet qui s'opposerait à vous. En fait, le monde tout entier peut devenir très troublant vu d'un miroir, comme si un tout autre monde opposé au notre, imprimé derrière sa lisse surface argentée, un monde en tous points identique à celui dans lequel nous vivons, mais inversé. La vie est selon moi déjà suffisamment compliquée pour qu'on se donne la peine de lire des mots écrits à l'envers à l'aide d'un miroir, et c'est pourquoi les personnes qui passent de nombreuses années à scruter la surface des miroirs peuvent avoir certaines difficultés à se concentrer sur leur propre monde plutôt que les secrets sibyllins qu'ils ont fini par découvrir après tant d'heures de réflexion, tant métaphorique que physique, comme l'existence d'un membre de leur famille qui les observait déjà à ce même moment.Les orphelins Baudelaire, vous vous en doutez bien, n'avaient pas eu vraiment l'occasion de scruter la surface de miroirs ces derniers temps, au vu de leur préoccupations, un mot qui signifie ici «des mystérieuses et désespérantes circonstances qui les avaient conduits au Comte Olaf.» Mais, même s'ils avaient pris le temps de contempler leur réflexion à chaque moment de leurs journées, ils n'auraient pas pu être préparés au troublant spectacle qui les attendait en haut de la pelouse, alors que le sentier les amenait au sommet d'une butte, toujours encadrée de haies touffues. Et en effet, lorsqu'ils réussirent enfin à rattraper Kit Snicket, ce fut comme s'ils étaient passés de l'autre côté du miroir sans même l'avoir su.
Aussi impossible que cela put paraître, le sentier les avait menés au niveau du toit d'un bâtiment, mais un bâtiment dont le toit pointait vers le sol et les fondations vers le ciel, comme s'il avait été construit à l'envers par un architecte très étourdi. Cet édifice était très grand : de plus en plus perplexes, les Baudelaires se rendirent compte qu'ils n'étaient distants que de quelques mètres des tuiles brillantes du toit, où avait été accroché une large enseigne stipulant : HOTEL DENOUEMENT. Au dessus de ce toit, plus loin d'eux, on pouvait distinguer un étage, si long qu'ils n'en voyaient pas le bout, qui consistait en un alignement hypnotique de grandes fenêtres de droite à gauche, chacune séparée d'une plaque imprimée du chiffre 9. Au dessus de cet alignement ils virent progressivement un second rang de fenêtres, cette fois séparée par le chiffre 8, et encore un autre dédié au chiffre 7, et ainsi de suite, et ainsi de suite, les chiffres s'éloignant de plus en plus des Baudelaires, jusqu'à atteindre le zéro. D'une des fenêtres du dernier étage pointait une étrange cheminée, qui produisait une épaisse fumée blanche, si épaisse qu'elle formait un véritable brouillard au sommet et s'avançait, menaçante, vers les enfants qui virent qu'elle masquait une grande arche implantée tout en haut du bâtiment, au dessus du dernier étage. On pouvait lire sur cet arc de pierre, à mesure qu'ils se rapprochaient de l'hôtel, de grandes lettres formant le mot ENTREE. L'édifice était construit d'étranges briques rouges sang, brillantes dans la clarté du soleil, et ça et là sur les parois poussaient d'étranges fleurs et des amas touffus de lierre vert sombre, qui bizarrement semblait continuer à progresser au-delà du dernier étage.
Mais, alors qu'ils étaient maintenant à quelques mètres de l'hôtel, un des volets s'ouvrit, et les enfants réalisèrent en l'espace d'une seule seconde la raison pour laquelle l'hôtel Dénouement les avait tant troublé. En réalité, ils n'avaient pas du tout contemplé la bâtisse, mais sa réflexion dans un immense étang, pour ne pas dire un lac artificiel, qui se situait en plein devant. Le vrai hôtel se trouvait en fait à l'autre extrémité de l'étang, et se reflétait dans la surface argentée de l'eau. Peut-être vous demandez-vous comment des enfants aussi intelligents avaient pu se laisser berner aussi facilement : après tout, il est très facile de distinguer un vrai bâtiment de la réflexion qu'il laisse contempler dans un plan d'eau. Mais l'architecte de l'hôtel avait manifestement tout fait pour désorienter au maximum le visiteur, en jouant justement sur cette confusion et en l'accentuant par des idées tarabiscotées. Tout d'abord, le bâtiment ne se tenait pas réellement droit, mais semblait pencher vers le sol sous un angle précis, afin que l'étang puisse montrer la façade de l'hôtel mais pas ce qui l'entourait au dehors, pas même le ciel ou les haies. Ensuite, la véritable enseigne de l'hôtel se trouvait bien sur son toit, mais avait été écrite à l'envers, renversée : on lisait donc TNEMEUONED LETOH sur la terre ferme, mais HOTEL DENOUEMENT dans le reflet de l'étang. Enfin, des jardiniers zélés semblaient avoir fait pousser des nénuphars, des lys, des roseaux et d'épaisses mousses de lierres sur les murs de l'hôtel, des plantes qui poussent d'habitude sur la surface des étangs ou sur leurs bords. Les trois enfants regardèrent médusés l'étang, puis l'hôtel, d'un hochement de tête répétitif, avant de reprendre leurs esprits, expression signifiant ici «d'arrêter de rester là bêtement la bouche grande ouverte et de reporter leur attention sur Kit Snicket.»
«Venez par là, enfants Baudelaire !», interpella Kit, et les orphelins découvrirent qu'elle s'était assise sur la pelouse, ou plus précisément sur une énorme nappe qu'elle avait étalée sur le sol. Celle-ci était entièrement recouverte d'aliments à emporter, en des quantités gargantuesques, assez pour en nourrir toute une armée, si celle-ci avait eu l'idée saugrenue d'envahir l'étang. Il y avait trois énormes pains de mie prédécoupés, chacun d'une forme différente, alignés devant de petits bols de beurre, de jambon, et de ce qui semblait être une pâte chocolatée. A côté de ces tartines potentielles, il y avait un panier gigantesque qui contenait toutes sortes de viennoiseries, des croissants aux torchettes, et des beignets aux religieuses, en passant par les éclairs au caramel qui se révélaient être les favoris de Klaus. Il y avait deux grands plats de quiche, une sorte de tarte faite d'½ufs, de fromage, de viande et de légumes, et un large plateau garni de poissons fumés, et une coupole majestueuse qui supportait le poids d'une pyramide de fruits plus divers les uns que les autres. Trois carafes de verre abritaient trois sortes de jus de fruit différents, et deux thermos semblaient contenir le thé et le café. Enfin, une petite valise très chic protégeaient une argenterie, mot signifiant ici « lot de couverts en argent, même si ceux-ci étaient faits d'inox», destinée à ingérer tous ces aliments. Sur celle-ci reposaient trois grandes serviettes monogrammées, mot signifiant ici «avec les initiales V.B., K.B., ou S.B. imprimées sur chacune d'entre elles.»
«Asseyez-vous, allons, asseyez-vous,» fit Kit, alors qu'elle prenait un morceau de pâtisserie nappée de sucre. «Comme je le dis toujours, ce n'est pas parce que l'on a peu de temps qu'il faut mal manger. Servez-vous de n'importe quoi, je vous prie.»
«D'où vient toute cette nourriture ?», demanda Klaus.
«Oh, un de nos associés l'a laissé ici pour nous,», expliqua-t-elle. «C'est une règle fondamentale de notre organisation : les pique-niques voyagent séparément des volontaires. Si nos ennemis réussissent à capturer le pique-nique, ils ne nous causeront pas d'ennuis, et si l'un de nous se fait capturer, il saura que les objets importants contenus dans son pique-nique sont en sûreté. C'est une bonne chose à savoir pour les prochains jours, vu que participez à ce qu'un de nos ennemis nomme «la perpétuelle lutte pour une chambre et un repas.» Oh, et puis essayez la marmelade, vraiment. Elle est délicieuse.»
Les Baudelaires se sentirent brusquement désorientés, comme si leurs têtes étaient encore toutes tourneboulées de leur escapade à travers les haies, et Violette chercha une de ses poches afin de trouver un ruban. La conversation qui allait suivre s'annonçait si intéressante et cruciale que l'aînée Baudelaire ressentait le besoin de garder toute sa concentration, comme si elle était sur le point d'inventer quelque chose. Nouer ses cheveux l'aidait à garder la tête froide et accentuait son inspiration mécanique, mais avant qu'elle put en trouver un, Kit lui sourit gentiment et sortit d'on ne sait où un lacet qui lui appartenait. Elle lui fit signe de s'asseoir, et d'une lueur bienveillante dans ses yeux, elle commença à attacher elle-même la chevelure de Violette, toute crevée, déprimée et enceinte qu'elle était.
«Tu ressembles tellement à ton père.», soupira-t-elle. «Il fronçait les sourcils de la même façon quand il était un peu confus, même s'il n'attachait presque jamais les cheveux lorsqu'il devait résoudre un problème. S'il-vous plaît, avalez votre brunch, les enfants, je serai tout à fait capable de vous expliquer la situation actuelle. J'espère que toutes vos questions trouveront leurs réponses lorsque vous aurez entamé votre seconde pâtisserie.»
Les enfants s'assirent, posèrent sur leurs genoux leurs serviettes monogrammées, et commencèrent à manger, surpris de découvrir qu'ils avaient autant faim de nourriture que d'information. Violette prit deux tranches de pain azyme et se fit un sandwich de poisson fumé, bien décidée à essayer le chocolat si elle avait encore un peu de place. Klaus se servit d'un peu de quiche et d'éclair au caramel, et Sunny s'approcha de la coupole pour attraper un pamplemousse qu'elle commença à peler de ses dents anormalement tranchantes. Kit leur sourit, s'essuya la bouche d'une serviette imprimée des initiales K.S., et commença à parler.
«Le bâtiment de l'autre côté de l'étang, c'est l'hôtel Dénouement, commença-t-elle. Êtes-vous déjà aller là-bas ?
_ Non, fit Violette. Nos parents nous avaient amenés à l'hôtel Préludio pour un week-end, par contre.
_ C'est vrai, renchérit Klaus. J'avais complètement oublié.
_ Carottes au déjeuner, fit Sunny, qui se remémorait ce plaisant séjour, un sourire aux lèvres.
_ Oui, l'hôtel Préludio est un endroit vraiment charmant, dit Kit, mais l'hôtel Dénouement, c'est bien plus que ça. Pendant des années, ce fut un lieu où tous nos volontaires pouvaient se rencontrer pour échanger des informations, discuter de plans destinés à la défaite de nos ennemis, ou pour retourner les livres que nous nous étions empruntés. Avant le schisme, d'innombrables endroits servaient de tels buts. Des librairies et des banques, des restaurants et des boutiques de stations service, des cafés et des pressings, des salons d'opium et des réservoirs pour gazoducs. Les personnes intègres et nobles pouvaient se retrouver pratiquement partout.
_ Ca devait être merveilleux, fit Violette.
_ D'après ce qu'on m'a dit, du moins. J'avais quatre ans lorsque tout a changé. Notre organisation s'est brisée, comme si le monde s'était brisé lui aussi. Et, un par un, les lieux sûrs furent impitoyablement détruits. Il y avait un grand laboratoire scientifique, mais le volontaire qui s'en occupait a été assassiné. Il y avait une immense grotte, mais une bande de sales agents immobiliers l'a envahie et se l'est appropriée. Et il y avait un immense quartier général dans les Monts Mainmorte, mais/
_ Il a été incendié, fit Klaus silencieusement. Nous sommes arrivés peu de temps après la crémation.
_ Oui, bien sûr, fit Kit. Pardonnez-moi, je l'avais complètement oublié. Bon, tout ça pour dire que ce quartier général était notre pénultième lieu sûr.
_ Pipeulquoi ? demanda Sunny.
_ «Pénultième» veut dire «avant dernier», expliqua Kit. Après cette destruction, il ne resta plus que l'hôtel Dénouement. Et aux quatre coins du monde, toute la noblesse et l'intégrité que nous avions répandu s'est rapidement évanouie.»
Elle soupira alors qu'elle regardait la surface lisse et imperturbable de l'étang.
« Si nous ne faisons pas attention, tout cela va complètement disparaître. Seriez-vous juste capable d'imaginer un monde inéluctable, totalement envahi par la déception et la haine ?
_ Absolument.» répondit silencieusement Violette, et son frère l'approuva.
Ils savaient que l'adjectif «inéluctable» signifiait «impossible à stopper,» et ils étaient à même d'imaginer un monde pareil très facilement, car ils y vivaient déjà. Depuis leur première rencontre avec le comte Olaf, ils n'avaient connu que haine et déception, et il avait été très dur de succomber à la tentation de devenir eux-mêmes des scélérats. En réalité, alors qu'ils faisaient le point sur toutes leurs actions, ils n'étaient plus vraiment sûr de n'avoir commis aucun crime mineur, même s'ils avaient eu de très bonnes raisons de les commettre.
«Quand nous étions coincés dans ces montagnes, fit Klaus, nous avons trouvé un message écrit par un volontaire. Il disait qu'il y aurait une réunion de VDC jeudi prochain à l'hôtel Dénouement.»
Kit hocha la tête en agrément, alors qu'elle prenait un peu de café.
«Dîtes-moi, ce message n'était-il pas adressé à un certain J.S., par hasard ? demanda-t-elle.
_ Oui, répondit Violette. Nous avons d'abord pensé qu'il s'agissait de Jacques Snicket, mais...
_ Frater ? Interrogea Prunille.
Kit sembla regarder sa pâtisserie d'un air mélancolique.
«Oui. Oui, Jacques était mon frère. A cause de ce maudit schisme, je n'ai pas revu mes frères depuis des lustres. Il a fallu que j'apprenne son meurtre après tant d'années.
_ Nous l'avons vu très brièvement, fit Violette, se souvenant de ce temps où les Baudelaires avaient pour tuteur un village tout entier. Vous avez du être très choquée d'apprendre ceci.
_ Extrêmement triste, oui, répondit-elle, mais pas choquée, non. Tant de gens intègres ont été éliminés par nos ennemis.»
Elle ne put regarder les enfants avec un petit sourire attristé.
«Je ne vais pas vous faire l'affront de vous expliquer ce qu'on ressent quand on perd un membre de sa famille... En tout cas, je me suis sentie si désespérée que j'ai fait le serment solennel de ne plus jamais quitter mon lit.
_ Et que s'est-il passé ?» demanda Klaus.
Elle sourit de manière un peu plus ostensible.
«Et bien, j'ai commencé à avoir faim, expliqua-t-elle, et quand j'ai ouvert mon réfrigérateur, j'ai trouvé un message semblable qui m'était adressé.
_ La Vérification des Denrées Codées, mais c'est bien sûr..., fit Violette. Le même code que nous avons du déchiffrer dans les monts Mainmorte.
_ Oui, fit Kit. Vous trois avez été repérés par un autre volontaire. Nous savions tous, bien sûr, que vous ne portiez aucune responsabilité dans le meurtre de mon frère. Nous n'accordions aucune considération à ce que cette crétine avait écrit dans le Petit Pointilleux. »
Les Baudelaires s'entre-regardèrent. Ils avaient presque oublié la présence de Géraldine Julienne, une journaliste qui leur avait causé bien des ennuis, expression signifiant ici «publié dans un journal qu'ils avaient tué Jacques Snicket bien qu'elle l'ait pris par erreur pour le Comte Olaf.» Depuis lors, ils avaient été obligés de se déguiser à plusieurs reprises pour ne pas se faire capturer par les autorités.
«Qui nous a repérés, en fait ? demanda Klaus.
_ Mais enfin, Quigley Quagmire ! répondit-elle. Il vous a retrouvés dans les Monts Mainmorte, et s'est débrouillé pour me contacter dès qu'il a été séparé de vous. Nous avons réussi à nous donner rendez-vous dans une boutique de peignoirs, où nous nous sommes fait passer pour des mannequins alors que nous établissions un plan d'attaque. Nous avons heureusement réussi à envoyer un télégramme au sous-marin du capitaine Widdershins.
_ Queequeg, fit Sunny, rappelant le nom du véhicule marin dans lequel ils avaient vécu quelques uns des jours les plus horribles de leur existence.
_ Nous pensions aller vous chercher tous les deux sur la plage de Malamer, pour nous rendre à la réunion des VDC à l'hôtel.
_ Mais où est passé Quigley, dans ce cas ?» demanda Violette.
Kit soupira alors qu'elle achevait sa tasse de café.
« Il était vraiment impatient de vous revoir, dit-elle, mais il a reçu des nouvelles de son frère et de sa s½ur.
_ Duncan et Isadora ! s'écria Klaus. Ca fait si longtemps qu'on ne les a pas vus ! Est-ce qu'ils sont en sécurité, au moins ?
_ J'espère, du moins, répondit Kit. Le message qu'ils avaient envoyés était incomplet, mais apparemment ils étaient attaqués par les airs lorsqu'ils survolaient la mer. Quigley est immédiatement parti les sauver grâce à un hélicoptère que nous avions volé à un botaniste du coin. Si tout se passe bien, vous verrez les triplés Quagmire Jeudi prochain. A moins que vous n'annuliez la réunion, bien entendu.
_ L'annuler ? demanda Violette. Pourquoi ferions-nous une chose pareille ?
_ Le dernier lieu sûr n'est peut-être plus sûr du tout, répondit tristement Kit. Si c'est le cas, je vous ordonne d'envoyer à VDC un signal pour indiquer que la réunion de Jeudi est annulée.
_ Pourquoi pas sûr ?» demanda Sunny.
Kit soupira une nouvelle fois, ouvrit le porte-documents qu'ils avaient récupéré dans le taxi, et commença à fouiller dans l'épaisse masse de papiers.
« Désolée d'être si désorganisée, fit-elle. Je n'ai toujours pas eu le temps de ranger mon calepin-à-secrets-commonplace-book. Mon frère disait souvent que si nous avions un peu plus de temps pour lire des choses importantes, tous les secrets du monde seraient élucidés. J'ai à peine examiné ces cartes, ces poèmes et ces diagrammes que Charles m'a envoyés, et je n'ai toujours pas choisi le papier peint de la chambre du bébé. Attendez une seconde, les enfants, je vais vous le trouver.»
Les enfants continuèrent leur brunch, retenant leur impatience alors que la tête de Kit disparaissait littéralement dans le dossier. Elle finit par leur montrer un petit bout de papier, pas plus gros qu'un emballage de chewing-gum, roulé en un cylindre.
«Le voilà, fit-elle. Un serveur l'a caché dans un cookie et me l'a apporté hier soir.»
Elle l'offrit à Klaus qui l'examina à travers ses lunettes cerclées.
«Ca dit... «JS a réservé et a demandé du thé avec du sucre. Mon frère vous adresse ses sentiments respectueux. Sincèrement, Franck.»
_ J'avoue que les messages que les volontaires s'envoient par cookies interposés sont généralement incompréhensibles... fit Kit. Mais le vrai problème, c'est que je viens d'apprendre que le restaurant où travaillait ce serveur a très récemment changé de propriétaire. C'est pour cela que j'ai l'air si crevée et déprimée, en fait. Il est possible que quelqu'un se fasse passer pour mon frère, et ait réservé quelque chose à l'hôtel avant que notre délégation n'arrive ! Cette certitude est tellement horrible que je n'en ai pas dormi de la nuit.
_ Le Comte Olaf, fit Violette.
_ Oui, ça pourrait être Olaf, acquiesça Kit, mais d'autres personnes sont si horribles qu'elles n'ont même plus besoin de jouer les imposteurs. Ces deux scélérats que vous avez vu sur ce mont, par exemple.
_ Ou même Hugo, ou Colette, ou Kevin, fit Klaus, rappelant les noms des trois personnes qui avaient rejoint le comte Olaf et devaient le retrouver à l'hôtel.
_ Le problème, c'est que ce J.S. n'est pas non plus forcément un criminel, répondit Kit. N'importe qui peut réserver une chambre à l'hôtel et demander du sucre dans son thé. Pas pour l'adoucir, bien sûr – mon frère disait souvent que le thé devrait être dur comme l'écorce et fin comme le rasoir – mais comme un signal. Nos collègues et nos ennemis cherchent tous la même chose : le Vaisselier au Désacchariné Contenu.
_ Sucrier, fit Sunny, échangeant un coup d'½il intéressé avec son frère et sa s½ur. Ils savaient que Kit parlait d'un sucrier très important pour VDC dont le Comte Olaf rêvait de s'emparer, désespéré à l'idée de le retrouver un jour. Les enfants l'avaient cherché du plus haut sommet des monts Mainmorte jusqu'aux profondeurs abyssales de la Grotte Gorgone au fond de l'océan, mais ils ne l'avaient pas retrouvé et ne savaient toujours pas pourquoi il était si important.
«Exactement, répondit Kit. Le sucrier doit être en route vers l'hôtel au moment où nous parlons, et je n'ose pas imaginer ce qui pourrait arriver si nos ennemis réussissaient à s'en emparer. Oh, rien, rien de rien, ne pourrait arriver de pire ! Quelle horreur... Je ne pense qu'une pire chose pourrait survenir, en fait. A part bien sûr s'ils avaient réussi à se procurer des spores de Mycélium Gorgonoïde, mais ce n'est pas près d'arriver, n'est-ce pas ?»
Les visages des trois enfants Baudelaire s'assombrirent, verbe signifiant ici «se modifièrent dramatiquement à l'idée de devoir informer Kit Snicket de très mauvaises nouvelles.»
« Kit, il... Il... J'ai bien peur que le Comte Olaf ait effectivement réussi à obtenir un échantillon de spores de mycélium gorgonoïde, fit Violette, faisant référence à un champignon mortel qu'ils avaient eu le malheur de rencontrer lors de leur séjour sous l'océan. Ses sinistres spores avaient empoisonné la pauvre Sunny, qui serait probablement morte si son frère n'avait réussi à trouver un antidote en un temps record, bien que peu conventionnel.
_ Nous avions réussi à enfermer toutes les spores dans un scaphandre, ajouta Klaus. Mais le Comte Olaf l'a volé.»
Kit sembla pousser une exclamation d'effroi.
«Dans ce cas, pas de temps à perdre. Ecoutez, vous trois avez une mission à accomplir. Vous infiltrerez l'hôtel Dénouement et identifieriez qui est ce fichu J.S. Si ce J.S. se révèle être quelqu'un de noble et d'intègre, vous l'aiderez à obtenir le sucrier, mais s'il se révèle être un scélérat en puissance, vous l'en empêcherez à tout prix. Je suis triste de vous avouer que ce ne sera pas aussi facile que ça peut en avoir l'air.
_ Ca n'a pas l'air facile du tout, fit Klaus.
_ C'est ça l'esprit, répondit Kit alors qu'elle mastiquait un grain de raisin. Bien sûr, vous ne serez pas seuls. La règle veut qu'arriver en avance soit le signe d'une grande politesse, ce qui fait que certains volontaires sont déjà installés dans l'hôtel. Peut-être même reconnaîtrez-vous certains des volontaires que vous aviez déjà rencontrés durant vos désastreuses aventures. Mais vous rencontrerez sûrement aussi d'anciens ennemis, se faisant passer pour des gens polis en arrivant également en avance. Et quand vous observerez ces imposteurs, d'autres imposteurs vous observeront également.
_ Mais comment être sûr des vraies motifs de tous ces gens ? demanda Violette.
_ De la même façon que vous l'avez toujours fait, répondit Kit. Quand vous avez vu pour la première fois le Comte Olaf, n'avez-vous pas pensé qu'il avait une vraie âme de scélérat ? Quand vous avez vu pour la première fois les triplés Quagmire, n'avez-vous pas compris qu'ils feraient sûrement des personnalités douces et respectueuses ? Vous devrez donc observer soigneusement, puis prendre la responsabilité de tels jugements très vite. Vous deviendrez donc des éclaireurs.
_ Cancre, fit Sunny, qui signifiait approximativement «J'ai peur de ne pas comprendre ce mot.»
_ Les éclaireurs, expliqua Kit, sont dans VDC des personnes qui se contentent d'observer silencieusement leur environnement et les gens qu'ils rencontrent, et qui n'utilisent la filature et l'effraction qu'en cas d'absolue nécessité. Très peu de gens s'en rendent compte, mais les enfants font d'excellents éclaireurs. Vous passerez totalement inaperçus dans l'hôtel.
_ Mais on ne peut pas passer inaperçus ! s'écria Klaus. Le Petit Pointilleux a fourni nos photos dans ses articles ! Des tas de gens vont nous reconnaître et alerter les autorités !
_ Mon frère a raison, acquiesça Violette. Trois enfants ne peuvent de toue façon pas errer dans un hôtel pour espionner tout le monde !»
Kit sourit, et releva un coin de la nappe pour révéler la présence de trois paquets enrobés de papier kraft.
« L'homme qui m'a adressé ce message caché dans un cookie est un membre de VDC. Il m'a conseillé de vous engager ici comme concierges. Vos uniformes sont dans ces paquets.
_ Encore cancre,» fit Sunny.
Klaus avait pris son calepin-à-secrets-common-place-book, pour noter attentivement tout ce que Kit pouvait bien leur révéler. Il pouvait néanmoins interrompre son travail pour définir un mot.
« Un concierge, Sunny, est supposé faire beaucoup de choses différentes dans son hôtel, mais pour satisfaire les envies des clients.
_ C'est la couverture parfaite, fit Kit. Vous ferez tout et n'importe quoi, du ramassage des valises jusqu'à la recommandation des restaurants. Vous aurez par contre une totale liberté de mouvement du solarium au sommet du toit jusqu'à la blanchisserie située dans les fondations, et surtout personne ne soupçonnera le fait que vous êtes là pour espionner. La première difficulté, ou votre premier atout, sera le directeur de cet hôtel : Frank vous aidera du mieux qu'il pourra, faîtes-moi confiance. Mais attention, le schisme de VDC a déchiré bien des familles, et dressé bien des frères les uns contre les autres. Vous ne devrez donc en aucun cas, je répète bien, EN AUCUN CAS, révéler vos véritables identités et votre mission à son frère Ernest, qui est aussi le directeur de cet hôtel. Ce serait facile à faire s'ils n'étaient pas tout deux physiquement identiques.
_ Identiques ? s'écria Violette. Mais s'ils sont jumeaux, ils peuvent se faire passer l'un pour l'autre ! Comment va-t-on faire pour les identifier correctement ?»
Kit finit sa tasse de café.
«Je ne peux vous offrir aucun conseil. Vous devrez avancer prudemment, bien observer tout le monde, et faire vos propres déductions pour juger. C'est la seule façon de différencier les criminels des volontaires. Tout est-il clair maintenant ?»
Les enfants s'entre-regardèrent. Non, tout n'était pas clair. C'était même le moment le moins clair de toutes leurs jeunes vies, et Dieu sait qu'ils en avaient vues d'autres. Les paroles sibyllines de Kit étaient plus mystérieuses que tout ce qu'ils avaient connu. Klaus inspecta les notes qu'il avait écrites dans son calepin, et essaya de résumer la mission que Kit leur avait assignée.
« OK, fit-il. Nous allons nous faire passer des concierges et devenir des éclaireurs pour tenter d'observer un imposteur dont nous ne savons absolument rien et également de savoir s'il est un volontaire ou un ennemi...
_ Un certain Frank va nous aider, fit Violette, mais son jumeau Ernest va tout faire pour nous stopper.
_ Sucrier, fit Sunny.
_ Très bien, répondit Kit. Quand vous aurez fini votre brunch, vous pourrez vous changer derrière cet arbre, et avertir Frank de votre arrivée. Avez-vous quelque chose que vous pourriez jeter dans cet étang ?»
Violette sortit de sa poche un galet qu'elle avait ramassé un peu plus tôt sur la plage.
« Ca se pourrait bien, dit-elle.
_ C'est parfait, fit Kit. Frank doit être rivé à une fenêtre de l'hôtel en ce moment même. A moins bien sûr qu'Ernest n'ait intercepté son message par confusion et soit en train d'observer à sa place. De toute manière, quand vous serez prêts, vous jetterez cette pierre au centre de l'étang. Les ondes crées par le choc l'avertiront de votre présence.
_ Mais... Vous ne nous accompagnez pas ? demanda Klaus.
_ J'ai bien peur que non, répondit Kit. J'ai d'autres choses à faire. En fait, tout est très organisé. Quigley tentera d'arranger notre situation dans les airs, je tenterai d'arranger notre situation sur la mer et vous tenterez d'arranger notre situation sur la terre.
_ Nous seuls ?» demanda Sunny.
Elle voulait bien sûr dire quelque chose du genre « Pensez-vous vraiment que trois enfants peuvent faire tout cela ?,» que sa s½ur traduisit immédiatement.
«Mais regardez-vous, fit Kit, alors qu'elle leur désignait l'étang. Les Baudelaires se levèrent et s'approchèrent de la surface de l'eau, voyant leurs propres réflexions apparaître en face de celle de l'hôtel.
«A la mort de tes parents, tu n'étais qu'une jeune fille, Violette. Mais tu as mûri. Ces yeux ne sont pas ceux d'une innocente. Ce sont les yeux de quelqu'un qui a affronté le malheur sous sa forme la plus pure. Et regarde-toi, Klaus. Tu es un jeune VDC, un expert en recherches, pas le jeune lecteur qui est brusquement devenu orphelin. Et Sunny, toi qui a tellement grandi, et qui se tient maintenant sur deux jambes, toi qui n'est vraiment plus un bébé. Vous pensez que ceci ne peut pas être confié à des enfants, mais vous n'êtes plus des enfants, Baudelaires. Vous êtes des volontaires, prêts à faire face aux épreuves de ce monde confus et désespérant. Vous devez vous rendre à l'Hôtel Dénouement, et Quigley doit se rendre vers ce mobil home suspendu à air chaud, et je dois me rendre à cette barrière de corail de mauvaise qualité où devrait m'attendre un radeau. Mais si Quigley réussit à confectionner un filet assez grand pour capturer tous ces aigles, et si je réussis à contacter le capitaine Widdershins et le rencontrer près d'un fameux bosquet d'algues vertes, nous serons ici pour Jeudi. Hector devrait réussir à poser son véhicule sur le toit de l'hôtel, il est assez élevé, et nous devrions tous tenir à bord.
_ Hector ? fit Violette, qui se souvenait de cet homme qui avait inventé ce mobil home qui les avait dramatiquement séparés. Il va bien, j'espère ?
_ Je suppose,» répondit Kit d'un seul souffle inaudible.
Elle se leva et fit face aux Baudelaires, des tremblements agitant sa voix.
« Ne vous occupez pas du brunch, Baudelaires. Un volontaire s'est désigné pour ramasser votre pique nique. C'est un merveilleux gentleman. Vous le verrez Jeudi, si tout va bien. Si... Si tout... Va... Si tout va...»
Mais elle fut incapable de terminer sa phrase. Elle se mit brusquement à sangloter, et ses épaules commencèrent à s'agiter de façon saccadée, alors qu'ils la regardaient. Quand quelqu'un se met à pleurer, bien sûr, la politesse voudrait qu'on tente de le réconforter. Mais si ce quelqu'un essaye de cacher ses larmes, il put aussi être très poli de feindre de ne pas le voir, afin que cette personne ne soit pas trop embarrassée. L'espace d'un instant, ils ne surent choisir entre la noble décision de la réconforter et la respectueuse option de ne pas l'embarrasser, mais comme Kit commençait à crier et pleurer de plus en plus fort, ils choisirent la première solution. Violette prit une de ses mains. Klaus passa un bras sur son épaule. Et Sunny enlaça ses genoux, sa petite taille l'empêchant d'aller plus loin.
« Pourquoi pleurez-vous ? implora Violette. Pourquoi êtes-vous si déprimée ?
_ Parce que de toute façon ça n'ira PAS bien, sanglota-t-elle. Ca ne marche jamais. Jamais. Tout finit toujours par un fiasco total avec une mort eu bout. Il n'y a rien à faire. Et vous le savez aussi bien que moi. Ce sont des jours noirs, plus noirs que des plumes de corbeaux voyageurs. On aura beau jouer à l'éclaireur, ça ne servira à rien. Nous échouerons forcément. Pourquoi tout cela ? Je reviendrai Jeudi, et je verrai votre signal, et je saurai que tous nos espoirs sont partis en fumée.
_ Mais comment lancer un signal ? demanda Klaus. Quel code utiliserons-nous ?
_ Oh, n'importe quoi, fit-elle. Quelque chose de bien visible et de simple. Nous épierons les cieux en attendant votre réponse.»
Elle se dégagea alors de leurs bras, et s'enfuit loin de l'étang sans autre mot. Violette, Klaus et Sunny regardèrent sa silhouette qui s'éloignait, toujours plus minuscule, jusqu'à ce qu'elle disparaisse, peut-être pour se ruer dans son taxi, ou pour rejoindre un autre volontaire, masquée par le brouillard. Pendant un long moment, aucun d'eux n'osa parler ? Puis, Sunny réussit à articuler :
« Change ?
_ Ouaip, fit Violette avec un soupir. C'est du gaspillage que de laisser toute cette nourriture, mais je ne peux vraiment plus manger.
_ Peut-être que ce volontaire chargé de le récupérer l'amènera à quelqu'un d'autre, fit Klaus.
_ Peut-être, oui, acquiesça Violette. Il y a tellement de mystère dans VDC.
_ Peut-être que nous en saurons plus quand nous serons des éclaireurs, suggéra Klaus. Si nous observons tout ce qu'il y a autour de nous, peut-être que nous comprendrons mieux certains de ces mystères. Du moins, j'espère.
_ J'espère aussi.
_ Aussi espère aussi,» fit Sunny, et ils n'eurent rien d'autre à ajouter.
Délaissant leur brunch, ils s'approchèrent de l'arbre que Kit leur avait désigné, et firent pendre la nappe de pique nique sur une branche, afin qu'ils puissent tous se changer avec un semblant d'intimité. Violette ajusta un ceinturon étincelant où étaient gravées en larges lettres noires HOTEL DENOUEMENT tout autour, et espéra être capable de faire la différence entre Frank et son horrible frère Ernest. Klaus ajusta son chapeau plat et rond sur sa tête, grâce à un petit élastique qu'il glissa sous son menton, et espéra être capable de faire la différence entre les deux types de clients à l'hôtel. Et Sunny glissa ses doigts dans ses gants blancs, surprise de constater que Frank avait réussi à trouver un uniforme d'une taille aussi inhabituelle, et espéra être capable de trouver cet imposteur qui se faisait passer pour Jacques Snicket.
Quand ils eurent terminé de mettre leurs uniformes, ils marchèrent vers l'étang et ajustèrent la dernière touche de leurs déguisements : trois énormes paires de lunettes de soleil, qui ressemblaient étrangement à celles qu'avait utilisé Olaf pour se faire passer pour un détective. Elles étaient si larges qu'elles couvraient non seulement leurs yeux mais aussi une grande partie de leurs visages : Klaus pouvait même y glisser ses lunettes habituelles sans que cela se vit. Alors qu'ils regardaient leurs propres réflexions dans l'étang à travers leurs lunettes de soleil, ils se demandèrent si ces déguisement seraient suffisants pour les faire échapper aux serres des autorités assez longtemps pour qu'ils élucident certains mystères qui les préoccupaient, et se demandèrent si ce qu'avait dit Kit était vrai, qu'ils n'étaient plus du tout des enfants, mais des volontaires prêts à affronter les épreuves d'un monde confus et désespérant. Les Baudelaires l'espéraient. Mais, lorsque Violette jeta la pierre au beau milieu de l'étang de sa main gantée, ils se demandèrent soudain si leurs espoirs sombreraient de la même façon. Ils regardèrent tristement les ondulations de la surface de l'eau. Ils virent les tuiles du toit disparaîtrent en un tourbillon de brouillard, comme des mots sur un papier que quelqu'un se serait décidé à froisser. Ils contemplèrent chaque rang de fenêtres bouillir et se troubler, et ils regardèrent les lierres et les fleurs se dissoudrent en une masse informe, alors que la pierre s'enfonçait toujours plus profond dans les profondeurs de l'étang, et que les ondes circulaires s'éloignaient de plus en plus à travers leurs réflexions. Ils virent ce monde de l'autre côté de miroir disparaître, et se demandèrent si leurs espoirs disparaîtraient également, dans ce monde troublé d'ondes qu'était l'hôtel Dénouement, et tous les mystères et secrets qui étaient cachés dans ses profondeurs.

# Posté le samedi 17 décembre 2005 14:21

Modifié le samedi 17 décembre 2005 14:45

Traduction du tome 12 : Chapitre 3 !

Traduction du tome 12 : Chapitre 3 !
Certains lieux peuvent se vanter d'être des mondes paisibles, mais ce n'était pas certainement pas le cas du gigantesque hall d'entrée de l'Hôtel Dénouement. Les Baudelaires, alors qu'ils montaient les marches, emmitouflés dans une énorme masse aveuglante de fumée, et passaient sous la large arche courbée où était gravé EERTNE, ou, s'ils l'avaient observée dans le reflet de l'étang, ENTREE, découvrirent une activité pour le moins grouillante. Comme Kit Snicket le leur avait prédit, ils passaient tout à fait inaperçus dans l'hôtel, vu que tout le monde semblait trop occupé pour se rendre compte quoi que ce soit. Les invités et les nouveaux hôtes faisaient la queue devant un immense bureau de réception, qui pour une quelconque raison était gravé du numéro 101 sur toute la surface de son comptoir, et même sur le mur derrière lui. Ils réservaient une chambre et s'en allaient immédiatement pour évacuer leur fatigue dans les quartiers. Des dizaines de grooms et de groomettes, qui portaient le même uniforme qu'eux bien qu'une clochette soit accroché à leur chapeau, empilaient des valises et des cartons sur de grands chariots et les faisaient rouler jusqu'aux ascenseurs, qui pour une raison quelconque avaient le nombre 118 gravé sur leurs doubles portes en chiffres énormes et dorés, pour conduire les bagages jusqu'aux chambres des clients. Des serveurs et des serveuses traversaient la pièce afin d'apporter des boissons et des plats à certains clients assis sur les bancs du hall, impatients de prendre leurs rafraîchissements. Des chauffeurs de taxis invitaient les hôtes à faire la queue au bureau de réception, alors que des hordes de chiens hystériques harcelaient leurs maîtres pour se faire promener à l'extérieur. Des touristes pour le moins confus examinaient des cartes pliables d'un ½il perdu, et des enfants brailleurs jouaient à cache-cache entre les plantes en pots. Un homme en redingote était assis devant un grand piano marqué du nombre 152, et jouait des airs monocordes, sûrement pour détendre certaines personnes qui se seraient arrêtées pour l'écouter, et des membres de l'équipe de ménage récuraient discrètement le parquet vert émeraude étincelant, où l'on apercevait parfois le nombre 123, si l'on se mettait à observer son reflet sur le sol. Dans un coin de la pièce se trouvait une énorme fontaine, qui crachait des trombes d'eau en une cascade majestueuse et recouvrait d'un filet transparent le numéro 131. Et dans le coin opposé se trouvait une énorme femme qui criait d'une voix lassée le nom d'un homme avec un ton de plus en plus anxieux. Ils tentèrent d'effectuer leur métier d'éclaireur alors qu'ils traversaient le chaos dantesque de ce hall d'entrée, mais il y avait tant à observer, et tant d'objets et personnes qui bougeaient à la vitesse de l'éclair, qu'ils se demandaient s'ils allaient vraiment pouvoir commencer leur noble enquête.
« Je ne m'attendais pas à ça ! C'est quasiment grouillant ! fit Violette qui examinait chaque détail derrière ses verres teintés.
_ Il y a des centaines de suspects potentiels ! fit Klaus. Comment allons-nous faire pour identifier cet imposteur ?
_ Franck Primo ! fit Sunny.
_ Tu as raison, répondit Violette. La première chose à faire, c'est de localiser notre nouvel employeur. S'il a vu notre signal depuis la fenêtre, il ne doit pas être bien loin et nous attendre.
_ Ouais, fit Klaus. Sauf si Ernest nous attend dans une impasse pour nous piéger.
_ Ou même les deux à la fois, fit Sunny.
_ Je me demande quand même pourquoi tout a un numéro ici, d'après toi qu'est-ce que/ »
Violette ne finit pas sa phrase, car un homme venait d'apparaître devant eux. Il était très grand et très mince, et ses articulations se pliaient selon des angles très étranges, comme s'ils étaient faits non pas de chair et d'os mais de pailles brisées. Il portait un uniforme en tous points identique aux enfants, mais le mot DIRECTEUR était gravé en lettres noires sur une des poches de son veston.
« Ah, vous devez être les nouveaux concierges, dit-il. Bienvenue à l'Hôtel Dénouement. Je suis un des directeurs.
_ Franck ou Ernest ? demanda Violette.
_ Tout à fait, dit-il, ajoutant un clin d'½il à sa réponse pour le moins troublante. Je suis très heureux de vous voir ici tous les trois, même si l'un de vous n'est pas encore bien grand, car nous subissons une pénurie exceptionnelle de personnel. Je suis tellement occupé que vous allez devoir comprendre le système par vous-mêmes.
_ Le système ? demanda Klaus.
_ Cet endroit est aussi immense que compliqué, fit Franck, à moins que ce ne soit Ernest. Et vive versa, je tremble à l'idée de ce qui pourrait vous arriver si vous ne le comprendriez pas. »
Les Baudelaires regardèrent avec attention leur nouveau directeur, mais son visage restait indéchiffrable, un mot qui signifie ici «inexpressif, ce qui fait qu'ils étaient incapables de savoir s'il s'agissait d'un avertissement amical ou d'une menace sinistre.»
« On fera de notre mieux, fit Violette d'un ton peu assuré.
_ Bien ! fit le directeur, alors qu'il les conduisait à travers l'énorme hall. Vous obéirez au doigt et à l'½il à nos invités, utilisant une expression signifiant que les clients pourraient se servir d'eux comme de véritables esclaves. Si quiconque qui séjourne ici requiert votre assistance, vous vous porterez volontaires pour l'aider. Compris ?
_ Pardon, monsieur, » l'interrompit un des grooms.
Il tenait une valise dans chacune de ses mains et exprimait une certaine confusion.
« Ces affaires sont arrivées par taxi, mais le conducteur m'a informé que le client qui les possède n'arriverait pas avant Jeudi. Qu'est-ce que je dois faire ?
_ Jeudi ? fit Franck, ou Ernest, d'un froncement de sourcil. Excusez-moi, les concierges, je suppose qu'il n'est pas nécessaire de vous dire à quel point ceci est crucial. Je reviens de suite. »
Le directeur de l'hôtel suivit le groom et disparut à travers la foule, laissant les Baudelaires seuls près d'un large banc en bois gravé du numéro 128. Klaus examina sa surface, qui était parsemée de cercles jaunes, sûrement dues à des personnes qui n'avaient pas utilisé de sous verres.
«D'après toi, à qui vient-on de parler ? Franck ou Ernest ? fit Klaus.
_ Je n'en ai aucune idée, répondit Violette. Il a utilisé le mot «volontaire», c'était peut-être un genre de code...
_ Jeudintéré, fit Sunny, ce qui signifiait à peu près : «Et il savait que Jeudi était important.»
_ Peut-être, remarqua Klaus, mais est-ce important pour lui parce qu'il est du côté d'Olaf ou bien de VDC ?»
Mais avant qu'une des s½urs Baudelaire puisse lui répondre, le grand homme aux bras maigres dans son uniforme de directeur réapparut devant leurs yeux.
«Ah, vous devez être les nouveaux concierges, fit-il, et les Baudelaires comprirent avec confusion qu'il venaient de rencontrer le frère du directeur. Bienvenue à l'Hôtel Dénouement !
_ Vous êtes qui ? Ernest ? fit Violette.
_ Ou Franck ? fit Sunny.
_ Oui, fit le second directeur, bien qu'il était impossible de savoir à quelle personne il acquiesçait. Je suis très heureux que vous soyez arrivés si vite. L'Hôtel est vraiment grouillant ces derniers temps, et nous allons accueillir de plus en plus de clients à mesure que Jeudi approche. Vous travaillerez au bureau des concierges, numéro 175, juste là. Suivez-moi !»
Peu rassurés, ils le suivirent jusqu'au fond du hall, devant un mur où était lové un comptoir effectivement marqué du numéro 175. Derrière le bureau se trouvait une énorme fenêtre, et sur celui-ci on pouvait voir une curieuse lampe en forme de grenouille. Par la vitre, ils pouvaient apercevoir la ligne grise et imperturbable de la mer.
«L'hôtel est très bien situé, fit Ernest. En fait, il a deux façades par lesquelles on peut entrer comme on le désire. La première, par laquelle vous êtes entrés, surplombe le grand étang. La seconde est juste face à la mer. Ca peut paraître insécurisant, mais certaines personnes pensent que c'est en fait un lieu très sûr, fit Ernest, à moins que ce ne soit Franck, alors qu'il examinait nerveusement les alentours et parlait dans un murmure. Franchement... Vous e pensez quoi ?»
Le visage du directeur était une fois encore indéchiffrable, et le ton de sa voix ne permettait pas de dire s'il pensait que ce lieu était sûr pour un scélérat ou un volontaire.
«Hum... fit Sunny, ce qui est une réponse très sûre, même si ce n'est pas vraiment une réponse.
_ Hum... fit Franck, ou Ernest, en guise de réponse. Bon, maintenant je vais vous expliquer l'organisation de l'hôtel.
_ Pardon, monsieur, l'interrompit une groomette, dont ils ne voyaient pas le visage, caché derrière une énorme pile de journaux qu'elle tenait dans ses bras. Je suis venue pour vous dire que la dernière parution du Petit Pointilleux vient d'arriver !
_ Voyons voir... fit soit Ernest soit Franck, qui prit un exemplaire du dessus de la pile. J'ai entendu dire que Géraldine Julienne vient d'écrire une nouvelle chronique sur l'affaire Baudelaire...»
Les enfants froncèrent les sourcils, essayant de masquer tant bien que mal leur angoisse, et laissèrent le volontaire/criminel lire les gros titres à haute voix, si bien qu'on l'entendait partout dans le hall.
«LES BAUDELAIRES SUSCEPTIBLES DE RETOURNER VERS LA CAPITALE, fit-il. D'après une information récemment découverte par notre reporter à l'intérieur d'un cookie, Veronica, Klyde et Suzie Baudelaire, les fameux meurtries de l'acteur renommé, le Comte Omar, seraient susceptibles d'être cachés dans notre bonne ville, probablement pour y allonger la liste de leurs nombreux hobbies criminels. Nos concitoyens seraient avisés de chercher la trace de ces trois enfants assoiffés de sang et de reporter leur possible présence s'ils les voient. Si ce n'est pas le cas, nos concitoyens seraient avisés de ne rien faire.»
Le directeur se retourna vers les enfants, son expression plus indéchiffrable que jamais.
« Qu'en pensez-vous, concierges ?
_ C'est une question intéressante, répondit Klaus, et c'était également une réponse sûre.
_ Je suis très heureux que vous la trouviez intéressante, replia-t-il, et c'était aussi une réponse sûre, avant de se tourner vers la groomette. Je vais vous montrer le kiosque à journaux. Il est marqué du numéro 168,» dit-il, et il disparut avec elle dans la masse informe de la foule, laissant les Baudelaires seuls, qui regardaient maintenant la mer par la fenêtre avec des mines perplexes.
« Je pense que c'était Ernest, fit Violette. Son commentaire sur la sécurité de l'hôtel était assez flippant.
_ Mais il n'avait pas l'air alarmé par cette histoire dans le Petit Pointilleux, répondit Klaus. Nous avons fait échouer de nombreux plans des complices d'Olaf... S'il était un ennemi de VDC, il serait plus préoccupé par un possible retour de notre part.
_ Si ça se trouve il ne nous a pas reconnus, fit Violette. Après tout, personne ne reconnaît Olaf lorsqu'il se déguise, et nous partageons les mêmes accessoires de travestissement VDC... Peut-être qu'on a plus l'air de concierges que de Baudelaires...
_ Ou peut-être que nous ne ressemblons plus du tout aux enfants Baudelaire, supposa Klaus. Comme dit Kit, on n'est plus des enfants, après tout.
_ Nouillidiculeux, pesta Sunny, ce qui signifiait : «Hého, je pense que je suis encore une enfant.»
_ C'est vrai, admit Klaus, qui sourit à sa s½ur. Mais plus nous vieillissons, moins nous sommes susceptible d'être reconnus.
_ C'est toujours ça de pris, fit Violette. Nos observations en tant qu'éclaireurs en seront facilitées.
_ Mais de quoi parlez vous ? fit une voix familière, et les enfants se retournèrent pour voir que Franck ou Ernest venait de revenir.
_ Ce que mon associé essaye de dire, fit Klaus qui jeta la première phrase qui lui venait à l'esprit, c'est que ce serait plus facile pour nous de travailler si vous nous expliquiez l'organisation de l'hôtel.
_ Mais c'est ce que je venais de dire ! fit Franck d'une voix ennuyée, ou Ernest d'une voix irritée. Dès que vous comprendrez ce système, vous serez capables de vous balader dans l'hôtel très facilement, et de localiser les pièces aussi facilement qu'un livre dans une bibliothèque. Et si vous savez comment trouver un livre dans cet endroit, vous savez déjà comment est organisé l'hôtel !
_ Cancre, fit Sunny.
_ Bon, l'hôtel est en fait organisé selon la classification décimale de Dewey... En fait, les bibliothèques du monde entier son régies par cette règle ! Elle se présente sous la forme de numéros marqués sur les livres dans les rayons... Par exemple, si vous voulez trouver un livre de poésie allemande, vous devrez d'abord chercher tous les livres allant du numéro 800 à 899, car cette classe contient tous les livres sur la littérature et la rhétorique. Et dans cet hôtel le huitième étage est réservé pour nos invités rhétoriques ! Ensuite, en arpentant la rangée de la bibliothèque comprenant tous les livres dont le numéro commence par 8, vous devrez chercher les ouvrages marqués du nombre 831, qui correspondent à votre recherche ! C'est simple, non ? Et si vous pénétrez dans la chambre 831 de notre hôtel, vous aurez des chances de tomber sur une réunion de poètes allemands. Vous comprenez ?
_ Je crois, oui.» Fit Klaus.
Les trois enfants avaient passé assez de temps dans les bibliothèques pour se familiariser avec la classification décimale de Dewey, mais même la mémoire hallucinante de Klaus ne signifiait pas forcément qu'il connaissait ce système par c½ur. D'ailleurs il n'est jamais nécessaire, même pour un bibliothécaire, de mémoriser cette classification pour utiliser correctement une bibliothèque, car la plupart possèdent déjà des catalogues, sur papier ou sur ordinateur, ou chaque numéro est accompagné du sujet qu'il décrit, afin de trouver aisément les livres correspondant à sa recherche.
«Et où pouvons-nous trouver un catalogue ? Comme ça, on pourrait s'y retrouver plus facilement dans les services de l'hôtel !
_ Un catalogue ? Répéta Franck ou Ernest. Vous n'en aurez pas besoin. Ecoutez-moi bien, voilà l'essentiel. La section 100 à 199, dans une bibliothèque, est consacrée à la philosophie et la psychologie... Donc le premier étage de l'hôtel, celui où vous vous trouvez actuellement, contient par exemple le bureau de réception, étiqueté 101 pour la théorie de la philosophie, un bureau pour les concierges, étiqueté 175 pour les éthiques de la récréation et de la détente, et aussi des sofas moelleux, étiquetés 135, pour les rêves et les mystères, au cas où nos clients désireraient faire une petite sieste, ou cacher quelque chose d'important sous leurs coussins. Ensuite, le second étage correspond à la rangée 200, pour la religion. De ce fait vous y trouverez une église, une chapelle, une cathédrale, une basilique, un monastère, une synagogue, une mosquée, un temple, un sanctuaire, un mausolée, un minaret, une pagode, un tribunal ecclésiastique, un cimetière, et la chambre 296, qui est occupée par un rabbin, je crois. Le troisième étage correspond aux sciences sociales, donc nous y avons placées nos salles de réunion, de réception et de bal. Le quatrième étage est désigné pour les langues étrangères, par conséquent la plupart des clients étrangers y atterrissent. La rangée 500 est dédiée aux mathématiques et aux sciences, du sauna en salle 613 pour la promotion de la santé, à la salle 697, où se trouvent les équipements relatifs au chauffage, à l'air conditionné et à la ventilation. Maintenant, si je vous dis que le septième étage correspond aux arts, que peut bien contenir la salle 792, dont le numéro correspond aux représentations sur scène ?»
Violette avait une furieuse envie de nouer ses cheveux pour être sûre de ne pas répondre à côté de la plaque, mais elle avait peur d'être identifiée.
«Un théâtre ? répondit-elle.
_ Vous avez manifestement passé un certain temps dans les bibliothèques, fit le directeur, bien qu'il fût impossible de dire si c'était un compliment ou une suspicion. J'ai bien peur que ce ne soit pas le cas de tous nos invités, ce qui fait que lorsqu'ils ont besoin d'un service quelconque, ils ne peuvent savoir dans quelle pièce aller, et préfèrent appeler un concierge pour les aider plutôt que d'errer dans les couloirs tous seuls. D'ici demain, vous aurez probablement traversé chaque section de l'hôtel, de l'observatoire astronomique en salle 999 aux quartiers des employés situés dans les fondations, au ras de l'étang, en salle 000.
_ C'est là que nous allons dormir ? demanda Klaus.
_ Heu, en fait, vous êtes censés travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre, répondit Ernest, à moins que ce ne soit Franck. Mais l'hôtel devient très calme et silencieux la nuit tombée, car tous nos clients vont se coucher, ou passent toute la nuit à lire. Le mieux à faire, c'est de faire une sieste derrière votre bureau. Quand un client vous appellera, ça vous servira de réveil matin.»
Franck se tut, à moins que ce fut Ernest, et jeta un rapide coup d'½il au hall avant de re-concentrer son attention sur les Baudelaires. Ils l'observèrent nerveusement à travers leurs lunettes noires, redoutant la réaction d'Ernest, ou de Franck.
«Votre condition de concierges, dit-il de sa voix indéchiffrable, est une excellente opportunité pour observer discrètement et silencieusement les alentours. Les gens ont tendance à traiter notre personnel comme s'il était invisible, par conséquent vous aurez la chance de voir et entendre des choses assez intéressantes. Mais souvenez-vous : des tas de gens vous observent attentivement, également. Me suis-je fait comprendre ?»
Cette fois c'était Violette qui avait besoin d'une réponse sûre.
«Hum. C'est une question intéressante.»
Franck, ou Ernest, l'observa de manière très suspicieuse. Il sembla vouloir lui dire quelque chose, mais sa voix fut soudain couverte par de forts tintements de cloches stridents.
«Aha ! fit-il. Votre travail vient de commencer !»
Ils le suivirent jusqu'au bureau des concierges, et découvrirent que derrière ce comptoir se trouvait accroché un vaste réseau de petites clochettes fixées à un panneau. Il y avait un bon millier, toutes pas plus grosses qu'un gland, et elles étaient concentrées sous la forme d'un rectangle. Sous chaque clochette était gravé un numéro de 000 à 999, mais l'un d'entre elle ne semblait pas en avoir. Celle-ci était en train de teinter, manifestement secouée par une énergie électrique, tout comme les clochettes numérotées 371 et 674, qui produisaient des sons aiguës.
«Ces cloches ! Déclara Ernest, ou Franck. Ces cloches ! Faut-il vraiment qu'ainsi elles sonnent ? Je vous informe que le signal apparaît sous forme d'une cloche : ne laissez pas attendre nos invités dans le besoin ! Chaque client peut être identifié par le numéro de sa cloche. Allez donc dire que vous êtes là pour leur porter assistance ! Par exemple, si le numéro 469 teintait de cette façon sur le panneau, vous sauriez que des clients portugais ont besoin de votre aide. Etes-vous attentifs ? La cloche marquée du numéro 674 concerne généralement des activités relatives à l'industrie de la scierie... Dépêchez-vous, voyons ! Notre hôtel est habitué à un grand standing, comme les rois, ou les invités éducationnels de la salle 371, seuls peuvent se permettre ! Des clients pareils ne sauraient devenir par manque de courtoisie des ennemis ! Alors, je vous implore, chers nouveaux concierges, de leur obéir. Par Zeus ! Soyez polis avec eux, et traitez-les avec douceur, pitié et tolérance, dès que se produit un de ces tintements. Répondez leur immédiatement dès que vous entendez une de ces sonneries !
_ D'accord, fit Klaus. Mais à quoi correspond la cloche sans numéro ? C'est vrai que la classification décimale de Dewey ne va pas au-delà de 999.»
Le directeur fronça les sourcils, comme s'il venait de lui donner une réponse incorrecte.
«C'est le solarium, situé au dessus du neuvième étage, sur le toit. Les gens qui perdent leur temps à bronzer ne sont généralement pas très intéressés par les sciences bibliothécaires, donc on ne pas les placer dans cette classification. Maintenant, au boulot !
_ Mais où devrions-nous aller en premier lieu ? demanda Violette. Nos clients dans le besoin sont dans trois salles différentes et très éloignées !
_ Je suppose que vous allez devoir vous séparer, fit Franck ou Ernest, son expression toujours plus indéchiffrable. Chaque concierge va choisir un client et l'aider immédiatement. Prenez les ascenseurs, ils sont étiquetés du numéro 118, pour la force et l'énergie.
_ Pardon, monsieur, fit un autre groom. Il y a un banquier au téléphone qui veut parler avec l'un des directeurs, tout de suite !
_ Je ferais mieux d'y aller, fit le directeur. Tout comme vous, les concierges. Du balai, vous trois !»
«Du Balai» est généralement une expression utilisée par des gens qui n'ont pas la politesse de dire quelque chose de plus convenable, comme «Je dois y aller, s'il n'y a rien de plus dont vous avez besoin,» ou «Je suis désolé, mais je dois vous obliger à partir, s'il vous plaît,» ou même « Excusez-moi, mais j'ai l'impression que vous avez confondu votre maison avec la mienne, et mes possessions de valeurs avec les vôtres, et je dois vous demander de me rendre les objets en question, et de partir de chez moi, après avoir rompu les cordes qui m'attachent à cette chaise, m'avoir enlevé ce mouchoir qui m'empêche de parler et m'avoir retiré ce revolver de la tempe, vu que je ne peux pas le faire moi-même, enfin, si ce n'est pas trop vous demander.» Les enfants n'étaient pas satisfaits d'avoir été laissés là de manière aussi impolie, pas plus qu'ils ne se réjouissaient à l'idée que leur travail de concierge consiste à se débattre entre la jungle des numéros d'une classification aussi inutilement compliquée. Ils n'étaient pas non plus très contents du fait qu'ils n'avaient toujours pas réussi à savoir qui étaient Ernest et Franck, pas très enjoués à l'idée que le Petit Pointilleux avertissait les citoyens de la ville de leur arrivée, et très angoissés par le fait que n'importe qui pouvait les démasquer et les livrer aux autorités. Mais, plus que tout cela, les Baudelaires étaient absolument horrifiés à l'idée de se séparer pour inspecter cet hôtel. Ils avaient espéré le faire seuls, protégés par leur fratrie, sécurisés par leurs aides mutuelles. Et, alors qu'ils s'approchaient de plus en plus de l'ascenseur, ils avaient de plus en plus peur à l'idée d'abandonner leurs proches.
« Bon, je crois que je vais aller voir ce qui se trame dans ce solarium sur le toit, fit Violette, qui tenait de montrer du courage. Klaus, tu peux toujours prendre cette salle 674, et quant à toi, Sunny, tu peux te rendre dans la salle 371. Dès que vous avez fini, vous revenez le plus vite possible au bureau des concierges, on s'y retrouvera pour savoir si tout le monde va bien.
_ Ce n'est pas très sécurisant, mais nous allons pouvoir observer bien plus de choses ainsi. Avec chacun de nous à un endroit différent, nous serons capables de démasquer cet imposteur plus aisément.
_ Pas Sûr, fit Sunny, ce qui signifiait « Je préférerais ne pas me retrouver seule face à ce dangereux criminel potentiel !»
_ Tout ira bien, Sunny, répondit Klaus. Cet hôtel n'est juste qu'une grande bibliothèque, après tout !
_ Ouip, fit Violette, et qu'est-ce que la pire chose qui puisse arriver dans une bibliothèque ?»
Le cadet et la benjamine Baudelaire n'osèrent pas lui répondre. En effet, tous trois, lors de leur trajet jusqu'à l'ascenseur, étaient tombés sur une large pancarte près de ses doubles portes blasonnées. Ils le regardèrent un long moment, avant de s'engouffrer dans la cabine et de presser les boutons des troisièmes, sixièmes et dixièmes étages. L'ascenseur commença son ascension, non sans rappeler aux enfants l'escalade dantesque qu'ils avaient du subir dans la cage d'ascenseur du 667 Boulevard Noir. Là bas, ils avaient appris la pire chose pouvant arriver dans une cage d'ascenseur, qui était de s'y retrouver poussé par votre propre tutrice, en plein dans un vide béant. Ils avaient aussi appris la pire chose qui pouvait arriver dans une scierie, qui était de se faire hypnotiser avant de mourir découpé en tranches. Et ils avaient appris la pire chose qui pouvait arriver dans une école, qui était d'y trouver de vrais amis, juste pour les voir enlevés la minute d'après dans une longue limousine noire. Ils avaient également appris la pire chose qui pouvait arriver dans le laboratoire d'un herpétologiste, et la pire chose qui pouvait arriver dans une petite ville, et dans un hôpital, et au sommet d'une montagne, et dans un sous marin, et dans une grotte, et sur le courant d'une cascade déchaînée, et dans le coffre d'une limousine, et dans une fosse aux lions, et dans un passage secret, et bien d'autres, bien d'autres lieux encore, auxquels ils préféraient ne pas repenser, et, à travers tous les périls qu'ils avaient affrontés, ils avaient toujours au moins trouvé une bibliothèque pour les aider, où ils avaient pu trouver des informations cruciales pour sauver leur peau, expression signifiant ici «les garder en vie pour le prochain et sinistre chapitre de leurs vies.» Mais désormais, le foyer des Baudelaires était une bibliothèque, très étrange, bien sûre, mais une bibliothèque tout de même, et, tandis que l'ascenseur se rendait silencieusement à sa destination, ils venaient de découvrir la pire chose qui pouvait arriver dans une bibliothèque, et n'osaient même pas en discuter : EN CAS D'INCENDIE, stipulait la pancarte sur le mur, et ils n'avaient pas osé lire plus loin.

# Posté le samedi 17 décembre 2005 14:22

Modifié le jeudi 28 juin 2007 05:00

Bienvenue !

Bienvenue !
Voici mon antre... Oserez-vous lire ? Si ? Vous êtes sûrs ? Tant pis pour vous !

# Posté le samedi 17 décembre 2005 14:23

Modifié le samedi 17 décembre 2005 14:50

Un de mes fanarts : la photo du dossier Snicket !

Un de mes fanarts : la photo du dossier Snicket !
Voici la fameuse photo du tome 8... De gauche à droite : Mr et Mme Baudelaire, Jacques et Lemony Snicket !

# Posté le samedi 17 décembre 2005 14:52